« L’IA ne doit pas avoir vocation à remplacer l’humain mais doit rester à son service en lui facilitant ses missions. »

Entretien avec Nicolas Smadja, Directeur juridique France et chargé d’enseignements en droit de l’énergie

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  1. Parcours
  2. Recours à l’IA dans la fonction juridique
  3. Nouveaux outils et nouvelles pratiques liées à l’IA après votre formation

Présentez-vous. Quel est votre parcours ?

Je dispose d’une double compétence juridique et managériale. Après des expériences dans le secteur numérique/télécoms (STERIA, CANON, CEGETEL), j’ai évolué vers le secteur de la régulation dans l’énergie (Commission de régulation de l’énergie) avant de rejoindre le secteur des énergies renouvelables en 2007 (EPURON). Depuis 2018, je pilote les affaires juridiques pour le Groupe Italien ERG en France avec une équipe de 2 collaborateurs séniors concernant des actifs éoliens et solaires, en gérant des contrats complexes (construction, exploitation/maintenance, acquisitions, vente d’énergie, partenariats, maitrise foncière) ainsi que la conformité réglementaire en lien avec les autorités nationales et acteurs institutionnels.

La priorité est de sécuriser les projets tout en favorisant leur déploiement dans un secteur réglementé, évolutif et sensible au contexte économique et géopolitique. Je suis également impliqué dans la gouvernance associative, ce qui renforce ma vision stratégique et collaborative (pilote de la Commission Energie de l’Association Française des Juristes d’entreprise et secrétaire général de l’association Avenirs Energétiques). A cet égard, la mise en place d’outils de digitalisation, l’IA ou encore le Legal design sont essentiels et permettent de gagner en efficacité.

Comment utilisez-vous l’intelligence artificielle dans la fonction juridique ?

L’IA est un levier d’efficacité et de fiabilité avec 2 objectifs : gagner du temps et de l’efficacité en générant un contenu de confiance. L’IA ne doit pas avoir vocation à remplacer l’humain mais doit rester à son service en lui facilitant ses missions.

Je me suis orienté vers une solution d’IA dites conversationnelle spécifique aux professionnels du droit, en complément d’une solution généraliste. Concrètement cette solution permet de poser des questions pour faire avancer rapidement sa recherche, rédiger ou résumer des dossiers et des documents.

Je l’intègre dans des missions récurrentes comme la rédaction de courriers/clauses, les recherches ciblées de nature réglementaire, résumés et traductions principalement. Cette technologie étant en évolution continue, de nouveaux usages apparaissent déjà telle que l’analyse prédictive contentieuse permettant d’analyser des décisions de justice pour identifier les probabilités de succès.

Ces outils permettent au final de réduire le temps consacré aux tâches répétitives avec des sources fiables et mises à jour, voir peuvent aider à élaborer un avis sur une stratégie contentieuse.

L’important est de s’approprier les outils d’IA disponibles et d’utiliser ceux les plus adaptés à ses besoins. Cela passe par la formation pour mieux comprendre comment se servir efficacement de ces outils. A cet effet, j’ai suivi fin 2025 une formation certifiante proposée par l’AFJE et EDHEC Business School : Certificat EDHEC ALLL 1 : L’IA pour les Juristes d’entreprise et les Avocats de EDHEC Business School . Cette formation adopte une vision 360° avec une approche technologique du sujet grâce aux profils des intervenants (CTO, avocat, professeur) et des cas concrets d’usage par un avocat dans son activité contentieuse ainsi que pour rédiger/analyser des clauses contractuelles spécifiques.

Mais l’adoption ne se limite pas à l’outil : elle suppose une réflexion sur la gouvernance, la transparence et la conformité, tenant compte notamment du règlement européen sur l’IA du 13 juin 2024.

Cela passe notamment par des chartes d’utilisation adoptées de l’IA au sein des organisations concernées (entreprises, administrations, juridictions). Ainsi, par exemple, le Conseil d’Etat s’est emparé du sujet : afin d’offrir un cadre transparent et sécurisé, la juridiction administrative adopte une charte consacrée à l’usage de l’IA et la rend publique. Son objectif est de permettre à la juridiction administrative de tirer pleinement parti des innovations tout en affirmant la nécessité d’une IA pilotée par l’humain et d’une IA respectueuse des droits fondamentaux.

Quels enjeux de transformation considérez-vous prioritaires ? 

J’identifie trois enjeux prioritaires de transformation liés à l’IA: généraliser son usage en entreprise, la conduite du changement et la conformité réglementaire. 

– Généraliser l’usage de l’IA en entreprise : passer de projets pilotes à une adoption à grande échelle, avec des processus clairs et des formations adaptées, ce qui implique une volonté managériale, un budget dédié, une culture d’innovation et un lien étroit avec les équipes IT. La réussite de son déploiement passe par une synergie entre les fonctions utilisatrices, IT et conformité pour déployer des solutions robustes et sécurisées. 

– Conduite du changement: la transformation est autant culturelle que technologique. Il faut instaurer la confiance et expliquer les bénéfices concrets tout en expliquant les risques associés. Toute révolution technologique s’accompagne de craintes, de résistances et de dérives.  

– Conformité réglementaire : avec le règlement (UE) 2024/1689 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle (AI Act), il est essentiel de classifier les outils, documenter les risques et garantir la traçabilité. La portée de l’AI Act dépasse la conformité et vise à protéger les utilisateurs contre les dérives de l’IA. Pour en savoir plus : AI Act : le règlement européen sur l’intelligence artificielle (IA) | vie-publique.fr 

L’utilisation de l’IA pose des sujets de transparence ainsi que d’assurer la sécurité et la confidentialité des données utilisées. A cet égard, de plus en plus d’entreprises utilisent les données personnelles de leurs utilisateurs pour entraîner des modèles d’IA. Sans se prononcer sur la conformité au RGPD des procédés proposés, la CNIL explique comment s’y opposer pour les principales plateformes. IA et vie privée : comment s’opposer à la réutilisation de ses données personnelles pour l’entraînement d’agents conversationnels ? | CNIL 

Au final, l’IA ne concerne pas que les juristes mais irrigue toutes les fonctions et activités de l’entreprise et tous les secteurs d’activité.  

Concernant le secteur des énergies renouvelables, ce sujet a récemment été abordé par Monsieur Michel GIORIA lors de la table ronde « Intelligence artificielle et EnR : promesse ou révolution de la chaîne de valeur ? » au Forum EnerGaïa de Décembre 2025 : https://www.linkedin.com/posts/michel-gioria-0318a7193_transitionaeznergaeztique-transitionnumaezrique-ugcPost-7404819494516391937-43Gc?utm_source=share&utm_medium=member_desktop&rcm=ACoAAADtwUcBxmC2nRqwzddlhK0phS4cs6hd4IA 

L’IA va ainsi impacter toutes les phases avec des bénéfices concrets attendus : croisement des données publiques et historiques en phase de développement, optimisation des interventions et du pilotage des installations en phase d’exploitation et de maintenance (prédictive) et ajustement de la production/vente en fonction de la prévision des marchés de l’électricité. 

N’oublions pas enfin que, plus largement, l’IA représente un enjeu énergétique en raison de la hausse de la consommation d’électricité (entre 6 et 10 TWh additionnels liés aux data centers d’ici 2030 selon RTE dans son bilan prévisionnel pour la période 2025-2035: Bilan prévisionnel – Édition 2025et de souveraineté avec notamment la mise en place de data centers dédiés sur notre territoire (Data centers : les Hauts-de-France rêvent de devenir la vallée européenne de l’intelligence artificielle).